Mon très cher Goldoni,
Voici à présent 260 ans que tu as donné la première de ta « Serva Amorosa », au Teatro Sant’Angelo, qui a accueilli entre ses murs également tant de concerts de Vivaldi. Ce petit théâtre de 136 places, situé près du Ponte di Rialto de ta Venise natale, n’existe hélas plus aujourd’hui : il a été fermé sous l’occupation napoléonienne, puis détruit, pour faire place au Palazzo Barocci, devenu depuis un hôtel. Mais toi, tu hantes toujours le quartier, avec ta statue qui se dresse à deux sauts de chat vénitien de là… Du haut de ton socle, ton sourire railleur se moque d’ailleurs bien de l’agitation des touristes, et les sempiternels colombi profitent volontiers de ton tricorne pour y faire une petite halte au soleil.

Un quart de millénaire plus tard, on joue ta « Servante Aimante » sur les planches du Théâtre de la Cité de Fribourg. J’aime à croire que tu l’aurais bien aimé, notre petit théâtre : avec ses quelques 100 places, n’est-il pas semblable à ton Teatro Sant’Angelo, pour lequel tu avais écrit seize comédies en une seule année afin de le sauver de la faillite ? Tu avais bien raison : afin qu’un théâtre puisse vivre, il ne suffit pas d’y trouver le plaisir de jouer. Il faut s’y engager corps et âme, et souvent pour des tâches invisibles au public et un peu ingrates: lumières, peinture, réparations, technique, nettoyages, administration, … Heureusement que nous avons eu la chance de toujours trouver des petites mains qui acceptent de travailler dans l’ombre pour notre théâtre ! Mais ces petites mains, ces zanni, ces « serviteurs » que tu savais si bien mettre en valeur dans tes comédies, se font rares, il faut bien le dire… Qui sait si ta pièce ne réveillera pas quelques vocations parmi notre public, nous aidant ainsi à affronter le futur de notre théâtre avec autant d’entrain que nos fondateurs en ont eu en le créant ?
Je pense, cher Goldoni, que tu aurais aussi bien aimé notre vieille ville de Fribourg : bon vivant comme tu l’étais, ses multiples attraits t’auraient offert maints moments inoubliables. Et tu le savais, tout comme nous : la vie d’un théâtre ne peut se concevoir isolément de la ville qui l’accueille ! Ce quartier de la Neuveville, qui entoure la Cité, nous lui devons beaucoup. Tout comme à la ville de Fribourg, propriétaire de nos locaux, dont le soutien nous est si précieux que nous ne pourrons jamais la remercier suffisamment… Nous faisons donc de notre mieux pour lui procurer, en échange, une animation culturelle, des activités et des formations pour jeunes et moins jeunes, « pour le plus grand profit d’un théâtre vivant », comme le veut notre devise.
Le cœur et l’âme d’un théâtre, c’est le texte des pièces qui s’y jouent ! C’est le texte qui offre aux acteurs le plaisir de monter sur les planches, le frémissement du rideau qui s’ouvre, précédé par ce trac toujours horrible, mais qu’ils ont paradoxalement appris à aimer. C’est le texte qui fait fleurir leur talent, qui les fait rire et pleurer, et passer par toute la gamme des émotions le temps d’une représentation. Et qui leur fait recommencer cela chaque soir : art bien plus difficile que celui d’un acteur de cinéma ou de télévision, car toujours vivant et jamais acquis. C’est le texte, enfin, qui emplit de plaisir le « dernier acteur à monter sur scène » : le public ! Ce public qui portera ou non le spectacle, soutiendra ou non les acteurs sur la scène, et en somme sera l’ultime juge de l’année de travail qui précède cette soirée. Mais tout travail, fut-il exceptionnel, n’est rien sans un texte solide à sa base. Le cœur et l’âme d’un théâtre…
C’est pourquoi, mon très cher Goldoni, je tiens également à te dire au nom de nous tous: merci pour ton texte ! Je tâcherai de venir te le dire en personne, au Campo San Bartolomeo, et me réjouis déjà de revoir ton sourire. Qui sera encore plus large, je pense, à l’idée que prochainement (et après dix ans d’absence) notre théâtre accueillera le texte d’un auteur que tu admirais de manière fervente : un certain Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière.
Que vive le théâtre, que vive la Cité !
Servitor umilissimo
Serge K. Keller